Tribune : Loi de bioéthique : « Arrêtons d’agiter le spectre de l’émergence d’une humanité génétiquement modifiée ! »

Les recherches sur l’embryon humain ont pour seul but d’enrichir nos connaissances de la biologie de l’homme et d’améliorer sa santé.

 

Tribune publiée dans « Le Monde », le 22 Janvier 2020

 

Comme il le fait de façon régulière, le Parlement français a entrepris de réviser la loi dite de bioéthique. Le nouveau texte, adopté par l’Assemblée nationale en octobre 2019, est depuis dans les mains du Sénat, avant son retour devant les députés. Dans ce nouveau projet de loi, l’article 17 propose de lever l’interdiction de modifier le génome de l’embryon humain et d’autoriser ces modifications si, et seulement si, elles sont réalisées à des fins de recherche scientifique et médicale. En aucun cas, ces embryons ne pourront être transférés dans l’utérus à une fin de procréation.

Cette interdiction de la modification du génome humain à finalité procréative est demandée et soutenue par toutes les instances scientifiques et éthiques mondiales, et aucun membre de la communauté scientifique française n’a jamais émis une opinion divergente sur cette question.

Le 16 janvier, “Le Monde” a publié une tribune dans laquelle les signataires s’inquiètent de la levée de l’interdiction de modifier le génome de l’embryon humain à des fins de recherche scientifique telle qu’elle est proposée dans la nouvelle loi. Dans cet article 17, ils voient le risque d’un glissement progressif vers la modification génétique à finalité procréative et, à terme, l’émergence d’une humanité génétiquement modifiée. A l’appui de leur prédiction, ils évoquent la naissance, en 2018, de deux bébés chinois dont le génome de l’embryon avait été modifié grâce à la technique des ciseaux moléculaires CRISPR/Cas9 afin de leur conférer une résistance à l’infection par le virus VIH. Rappelons que cette expérimentation clinique a été unanimement condamnée par la communauté scientifique et médicale française et internationale. Cette transgression ne résulte pas de l’autorisation donnée aux chercheurs chinois de modifier le génome de l’embryon humain à des fins de recherche, mais du fait que la législation chinoise n’interdit pas le transfert des embryons ainsi modifiés à des fins procréatives. Or c’est précisément l’objectif de l’article 17 de la nouvelle loi de bioéthique : dresser une barrière claire entre les deux pratiques et lever ainsi toute ambiguïté.

Par ailleurs, les auteurs de la tribune citent le cas de I’lrlande et de l’Allemagne, qui auraient eu la sagesse d’interdire la modification du génome de l’embryon humain, quelle qu’en soit la finalité, scientifique ou procréative. II serait honnête de mentionner les cas du Royaume-Uni, de la Belgique ou de la Suède, qui certes autorisent la modification du génome de l’embryon humain à des fins de recherche scientifique mais interdisent les modifications à finalité procréative. La communauté scientifique de ces trois Etats européens n’a jamais exprimé le désir de transgresser cette interdiction et leur histoire ne laisse pas présager la menace d’une dérive dans cette direction.

Dans leur tribune, les auteurs s’inquiètent aussi du fait que les recherches sur l’embryon humain, qu’elles impliquent ou non la modification du génome, ne seraient plus soumises à une autorisation administrative et ne nécessiteraient plus qu’une simple déclaration de la part des chercheurs. En réalité, dans la proposition de loi adoptée par l’Assemblée nationale, cette disposition ne concerne que les recherches sur les cellules souches embryonnaires et en aucun cas les recherches sur l’embryon humain, ces dernières restant soumises à un régime d’autorisation.

Enfin, les auteurs s’alarment de l’ article 15 de la nouvelle loi, qui autoriserait la fabrication de gamètes à partir de cellules de patients grâce à la technologie des cellules souches pluripotentes induites (cellules dites iPS »). Selon eux, ces gamètes artificiels pourraient être utilisés pour fabriquer des embryons génétiquement modifiés en très grand nombre, conduisant à terme à une dérive eugéniste. En réalité, ces recherches n’ont que pour objectif l’amélioration de nos connaissances de la gamétogénèse humaine et la compréhension des causes de certaines infertilités. II n’existe pas d’objectif de fabrication d’embryons humains à façon. Arrêtons donc d’agiter le spectre de l’émergence d’une humanité génétiquement modifiée et d’un eugénisme d’Etat, qui, contrairement aux sous-entendus des auteurs de la tribune, n’est l’objectif caché d’aucun membre de la communauté scientifique. Réfléchissons plutôt à l’utilité des recherches sur les embryons humains. Celles-ci visent à mieux comprendre les étapes précoces du développement embryonnaire humain pour permettre de mieux appréhender les causes d’infertilité et d’améliorer l’efficacité des méthodes de procréation médicalement assistée. Elles n’ont donc pour ambition que d’enrichir nos connaissances de la biologie de l’homme et l’amélioration de sa santé.

 

Les membres du bureau de la société française de recherche sur les cellules souches (FSSCR)

Annelise Bennaceur, directrice du laboratoire ESTeam, université Paris- Sud ; Louis Casteilla, directeur du Stromalab, université de Toulouse ; Emmanuelle Charafe- Jauffret, PU-PH au Centre de recherche en cancérologie de Marseille ; Pierre Charbord, directeur de recherche émérite à l’institut de biologie Paris-Seine ; Laurent David, enseignant- chercheur, responsable de la plate-forme cellules souches pluripotentes induites à Nantes ; John De Vos, responsable de l’unité de thérapie cellulaire du CHU de Montpellier ; Thierry Jaffredo, directeur de recherche CNRS, responsable du groupe Migration et différenciation des cellules souches hématopoïétiques à l’institut de biologie Paris-Seine ; Jean-Marc Lemaitre, directeur de recherche Inserm, responsable du laboratoire cellules souches et plasticité génomique à l’université de Montpellier ; Leila Maouche-Chrétien, chargée de recherche Inserm, Institut Imagine, Paris ; Cécile Martinat, directrice de l’unité Inserm 861 à l’université d’Evry ; Pierre Savatier, directeur de recherche Inserm, responsable de l’équipe cellules souches pluripotentes chez les mammiféres à I’lnstitut de recherche cellule souche et cerveau de Lyon ; Shahragim Tajbakhsh, directeur du département cellules souches et développement à I’lnstitut Pasteur ; Frank Yates, enseignant-chercheur, responsable du laboratoire CellTechs, Sup’Biotech.

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